Coordination Urgence Migrants

L'aventure - Pierre Cesny - Juillet 2016

Même si on me promettait des millions d’Euros pour traverser la mer, je ne partirais pas !

« Même si on me promettait des millions d’Euros pour traverser la mer et aller aux Etats-Unis dans les mêmes conditions que celles qu’on a vécu pour traverser la Méditerranée et venir jusqu’ici, je ne partirais pas. » 

 

« Deux tiers de l’humanité sont aspirés par le tiers qui s’enrichit et se dépeuple. Et l’Europe va changer de visage » (Pierre Claverie, cité in La Croix, 9-10 juillet 2016)

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Fatima est heureuse, très heureuse. Elle en Italie. Elle vit avec son mari Zinedine et son petit frère Pierre-Ahmed, 3 ans et demi, et elle vient d’accoucher d’une petite Maria-Ahlem. Elle fête ce soir son 18ème anniversaire. Un groupe d’amis italiens l’entoure dans la maison des Ferraro. De petits cadeaux, vêtements et jouets abondent. La petite passe de mains en mains. Elle dort, apaisée. Elle n’aura pas connu les angoisses que son jeune oncle, sa maman et son papa ont vécu toutes ces semaines et ces mois passés avant de parvenir sur les côtes européennes.

Les débuts.

Fin décembre 2009, Zinedine a 29 ans. Il est commerçant et les affaires ne vont pas bien. Il quitte le pays Bassa, au sud du Cameroun, avec son ami Marius. Il laisse ses deux enfants à leur maman qu’il ne veut plus garder pour épouse : « Elle m’a déçu parce qu’elle a choisi un autre homme ». Il atteint le Niger. Dans le tout début de l’année 2010, Zinedine et Marius veulent atteindre le Niger. Les passeurs attendent les candidats pour le passage du désert. Les négociations commencent. L’argent accumulé diminue déjà. Il provient des petits boulots, des affaires personnelles qu’on a vendues, du commerce et aussi de ce qu’on a pu emprunter aux familles : « On a confiance. On sait qu’on peut ramener beaucoup plus que tout ce qu’on a emprunté. On rendra, c’est sûr. Dieu ne peut pas nous quitter. » Il aura fallu 12 journées pour rejoindre le nord Cameroun, passer au Nigéria et surtout traverser le désert du Niger et atteindre l’Algérie. « Le désert, c’est dangereux : Il y a la chaleur, la soif, la faim, le manque d’hygiène. Les passeurs sont des mercenaires. Si on ne paie pas, ils te laissent là. Ils prennent les femmes pour eux et laissent les garçons. Beaucoup n’arrivent pas. » Deux mois seulement après l’arrivée à Tamanrasset, Zinedine est arrêté et se trouve refoulé vers le Mali voisin : « Je suis revenu en Algérie comme un soldat. Je ne pouvais pas baisser les bras. Je voulais affronter mon destin. »

Tam.

Tamanrasset est la première ville importante sur le parcours vers le nord depuis le Cameroun. Mais on découvre rapidement qu’on se trouve dans un pays entièrement musulman. Or, si Zinedine est musulman, Marius est chrétien. Au Cameroun, la différence des religions n’est pas une cause de conflits ni d’exclusions. Ici, c’est différent. Etre noir est déjà un sérieux handicap mais ne pas être musulman est pire encore. Marius sait que pour avoir un boulot, il faut changer le prénom et rechercher un nom de famille malien. Il s’appellera pour les employeurs Achir Marbé et il ne dira pas qu’il est chrétien. Ce racisme ne plaît pas à Zinedine mais il faut éviter les complications. L’arrivée à Tamanrasset n’est pas directe. Le passeur du Niger ne veut pas passer la frontière après Arlit. Un autre passeur doit prendre « la cargaison » de son camion à partir d’In Guezzam. Beaucoup parmi les passagers n’ont déjà plus de passeport, volé par les douaniers véreux et de mèche avec les passeurs pour faire chanter ces aventuriers et obtenir tout l’argent des poches… Ils seront donc déposés 20kms avant Tamanrasset et devront se débrouiller pour atteindre la ville à pieds. Mais où se rendre ? Dans les années 2000, quelques-uns choisissaient de rester dans les rochers du massif. Le massif du Hoggar est magnifique, imposant. Les roches de grès ou de basalte creusées, sont arrondies ou déchirées en des formes spectaculaires par le vent et le sable. Mais ces jeunes voyageurs ne pouvaient adopter la curiosité du touriste et flâner dans ces merveilleux sites. Ils sortaient de ces roches au lever du soleil, se rendaient sur les places et les carrefours de la ville et se laissaient embaucher par les employeurs pour monter des parpaings.

A présent, ces voyageurs clandestins sont souvent laissés quelques kilomètres au sud de la ville mais ils sont parfois conduits jusqu’aux premières constructions perçues. En 1905, géographe et ermite chrétien, Charles de Foucauld écrivait dans ses carnets à son arrivée au bord de l’oued Tamanrasset : « Il n’y a rien d’autre ici que 19 tentes et quelques jardins le long de l’oued ». L’on compte aujourd’hui de 130 à 150 000 habitants.  Plus de 15 000 ou 20 000 travailleurs clandestins occupent les faubourgs de la ville.  L’étendue de la ville est indéfinie, l’urbanisme incontrôlé. Il suffit le plus souvent d’édifier des murs de parpaings autour d’un demi hectare voire plus jusqu’à un ou deux hectares et de faire inscrire ce terrain gagné sur le désert de cailloux à la Wilaya et le tour est joué. C’est ainsi que Touaregs algériens, surtout maliens ou encore mauritaniens laissent les clandestins s’installer dans ces espaces moyennant un loyer qui peut monter en 15 et 20 000 dinars. Ces espaces deviennent des ghettos.

Le ghetto.

Zinedine, Marius et beaucoup d’autres compagnons arrivent dans l’hiver saharien de 2010. Il fait froid pour ces garçons habitués à la chaleur tropicale et humide de la forêt camerounaise. Sur les chantiers, le froid sec et le ciment meurtrissent la peau. Les gerçures des lèvres dérangent, les petites coupures sur les doigts des mains ou sur les pieds ralentissent le travail à l’extérieur. Il fait très froid et surtout au cours des nuits sur ce plateau du Hoggar situé à 1400 m d’altitude. Il faut rapidement trouver le « ghetto » camerounais. Les frères les accueilleront. Mais toute entrée dans le ghetto est payante : 1000 dinars pour l’entrée plus 1000 pour la couverture[1] ! Chacun est identifié suivant les pays d’origine des aventuriers : Burkina Faso, Sierra-Leone, Côte d’Ivoire, Sénégal, Guinée, Nigeria, Cameroun, les deux Congo, la Centre Afrique. Mais les ghettos les plus nombreux sont ceux organisés par les deux peuples voisins de l’Algérie, les nigériens et les maliens qui sont exemptés du fameux visa d’entrée en Algérie. Les chefs de tous ces ghettos ne plaisantent pas ; l’acquisition d’un ghetto est un commerce. On fait affaire avec un propriétaire ; jusqu’à 100 000 dinars de mise de fonds et, loyer fixé, il s’agit de rentabiliser ce foyer. Pour cela, il règne une organisation toute militaire pour éviter tout risque de vols et de bagarres, organiser la propreté, les services des repas, le coin toilettes, les matelas pour la nuit, etc. Les jeunes y restent peu de temps, une semaine, un mois et ceci est bien sûr dans l’intérêt du chef qui reçoit ainsi plus de bénéfices par le nombre des entrées et les fameux dépôts des 1000 + 1000 dinars.

Travail et clandestin.

Zinedine et Marius font partie de ceux qui comprennent assez vite que l’Algérie offre du travail et que l’on peut gagner de l’argent si l’on travaille durement et si l’on parvient à se rendre indispensable pour un patron de construction. Zinedine est habile. Ne connaissant depuis chez lui que le seul commerce, il s’accroche, observe et après avoir dû travailler plusieurs mois durant pour 500 dinars par jour, il finit par se faire remarquer par un employeur qui augmente quelque peu le salaire. Mais parfois la paye mensuelle ne vient pas parce que l’employeur tente de se débarrasser de ses ouvriers en appelant la police et en ayant soin de prévoir le bakchich. Zinedine voit bien que sa situation est fragile et il craint d’être emmené comme tant d’autres en prison pour clandestinité et travail illégal.  Cela fait déjà une année et demi que Zinedine est à Tamanrasset. Son départ pour Oran est décidé : « Le climat y est plus propice, la ville plus moderne et le travail y est mieux payé », pense Zinedine. Auparavant, il faut pouvoir obtenir un « vrai-faux passeport ». Il choisit lui-aussi un nom malien.

Juillet 2011, Oran. Zinédine tombe sur de vieilles connaissances algériennes qui l’embauchent comme manœuvre mais le paient mal. Il quitte le travail mais le patron l’appelle et lui confie un travail de technicien du bâtiment. Il sent alors que les choses se passent de mieux en mieux, pouvant gérer lui-même ses chantiers et embaucher de nouveaux arrivants. Cependant, la vie des migrants à Oran peut se révéler être d’une rare violence. Les chefs des foyers-ghettos sont souvent des mercenaires, le milieu est mafieux, contraignant les nouveaux venus à s’adonner aux trafics en tout genre : drogues, argent, prostitution, etc.[2] Zinedine est déjà un homme, ses 35 ans et l’expérience acquise lui permettent d’éviter les sévices. Mais des rumeurs dans la population algérienne accusent les migrants de différents vols et de viols. Depuis plusieurs mois, sur les fausses accusations, dit-il, la police fait des actions coup-de-poing dans les différentes grandes villes du pays. Agissant de nuit, munie d’hélicoptères porteurs de puissants phares de sol, elle organise ces descentes pour voler, violer les femmes, frapper et faire partir les clandestins. L’ambiance devient lourde pour Zinedine. De plus, tous les trois mois, il doit se rendre d’Oran vers la frontière du Niger pour renouveler son visa malien. Oran-Niger, le car passe par Tamanrasset. C’est ainsi qu’il fait la rencontre de Philomène.

Philomène et Dieudonné.

En effet, la vie en exil favorise de belles rencontres et le rapprochement entre frères et sœurs du même pays. Les occasions ne manquent pas pour faire la fête. Chacun essaie de retrouver dans les bons mots, la musique, les menus des repas, les parfums, les ambiances laissées au pays. L’on parle de ceux qui sont partis vers le nord, arrivés en Europe ou ceux dont on n’a plus de nouvelles…

Philomène est elle aussi bassa, le peuple de la famille de Zinedine. Elle a déjà 35 ans et depuis quelques années, elle pratique le petit commerce entre Oran et Tamanrasset (2500 kms) de poissons et de viandes séchés, de tissus ou de petits objets qu’elle revend parmi ses frères et sœurs en aventure. Chrétienne, elle a fait la rencontre d’un garçon un peu plus jeune qu’elle, Dieudonné, lui aussi chrétien. Arrivé en Algérie en 2007, Dieudonné a vécu 2 années dans les rochers avant de parvenir à s’installer dans la ville. Sa foi chevillée au corps lui a permis de résister à la pression sociale qui voudrait le voir musulman car il est un bon travailleur et ses qualités lui permettent lui aussi, d’être appelé par des employeurs plutôt que de chercher les chantiers. Avec Philomène, ils ont un petit garçon, Pierre-Louis né en janvier 2013. Philomène a déjà une fille, Fatima, issue d’une autre union. Fatima est encore une enfant de 16 ans mais elle et Zinedine se découvrent et c’est ensemble qu’ils vivront à Oran et construiront le projet de poursuivre le chemin vers l’Europe. Ils décident le mariage malgré la différence d’âge. En janvier 2016, ils retournent « au pays » pour vivre le mariage coutumier.

Départ pour l’Europe.

Tout est prêt pour un départ et le climat social s’y prête. Zinedine a de l’argent devant lui car, ressentant déjà la fatigue physique du travail de maçonnerie, il s’est reconverti en agent de change, facilitant les transferts d’argent entre l’Algérie et le Cameroun. A Fatima, il lui avait ouvert un petit restaurant et un ghetto ; elle pouvait elle-même faire des économies : « … mais on se sentait menacés. » Les pilleurs existent parmi les migrants mêmes car, explique-t-il, « chacun cherche la survie ». Tout frère, dès qu’il a de l’argent, devient une proie : « Le migrant économique a le but de trouver l’argent là où il y en a. Au début, on pense à la famille, pour l’aider ou pour rembourser. Mais assez vite, c’est la jungle, l’argent c’est pour soi parce qu’il faut survivre. » Fin avril 2016, c’est le moment de quitter Oran mais Fatima est enceinte de 8 mois et elle a avec elle le petit garçon de sa maman. La menace est quotidienne. Zinedine et Fatima demandent à la maman de Fatima l’autorisation d’emmener avec eux le petit Pierre-Louis ; il sera utile pour avoir priorité pour un éventuel sauvetage. Philomène donne son accord et avertira son mari après le départ du petit… 

Embarquement.

Le 29 avril, c’est enfin le départ vers la Libye. Un bus les conduit jusqu’à Deb-deb, à la frontière algéro-libyenne. Ils remontent vers Tripoli mais Zinedine se rend compte qu’il ne faut surtout pas y demeurer longtemps. Les récits d’agressions des libyens contre les noirs sont inquiétants : « Ils violent nos femmes et aussi les garçons et ils arment même leurs enfants qui tirent n’importe comment contre nous », entend Zinedine. « La police elle-même arrête les noirs, les torture pour connaître les téléphones de la famille au pays et pour faire chanter les proches » renchérit la rumeur. Enfin renseigné, Zinedine peut envisager au bout d’une semaine un départ. Il a rencontré un passeur qui lui garantit une embarcation de 20 places pour 800 € par personne, l’enfant ne paiera pas ! « Il faut partir de nuit. Le voyage durera trois heures », lui affirme le passeur. Après 4 ou cinq heures dans cette petite barque de pêcheur dont la fragilité inquiète Zinedine, la terre n’apparaît toujours pas et la tension monte dans le groupe quand surgit devant eux deux grosses embarcations, l’une tirant l’autre. Elles avancent lentement car la première munie d’un gros moteur a plus de 600 personnes à bord et celle qui est simplement tirée au bout d’une corde a au moins 400 passagers constate Zinedine et ses compagnons. La chaloupe tirée semble avoir des problèmes car les passagers les appellent. Ils s’approchent et se voient recevoir des demandes d’eau, de nourriture et surtout, des récipients pour retirer l’eau à l’intérieur. Les vingt passagers se concertent et décident de partager ce qu’ils ont, ne ressentant pas trop pour le moment ni la soif ni la faim. Mais ils n’ont pas de récipient et s’éloignent pour éviter les vagues formées par la grande chaloupe de devant. Quelques minutes plus tard, ils entendent des cris, voient les mains se lever. Ils pensent tout d’abord que les passagers aperçoivent quelque chose qu’ils ne voient pas mais très vite le silence recouvre tous les cris. Le capitaine de la plus grande chaloupe coupe une corde qui traine derrière lui et ralentit sa vitesse. C’est fini pour ces 400 hommes, femmes et enfants que portaient cette immense barque. Des Zinedine, des Fatima, des petits Pierre-Louis… Satisfait avec sa conscience d’avoir accepté de porter un minimum d’aide à ces personnes en perdition avant le drame, confiera plus tard Zinedine, que faire à présent ? Les vingt passagers s’inquiètent : poursuivre ou renoncer et retrouver la côte libyenne ? Le capitaine est aussi un aventurier. Il vient du Ghana et n’a jamais piloté un bateau ni même une barque. Zinedine est l’un des plus âgés. « Il reste pas mal de gas-oil », constate-t-il. Il persuade alors ce capitaine de fortune de continuer toujours vers le nord en suivant de loin la grande embarcation qui a pu accélérer son allure, déchargée de celle qu’il tirait avec peine.

Neuf heures sur la mer.

Enfin la terre apparaît mais cela fait déjà neuf heures au lieu des trois annoncées par le passeur. La joie est immense dans le cœur des passagers. Un migrant peut avoir quitté son pays pour des raisons les moins nobles jusqu’aux plus douloureuses. Beaucoup expliquent qu’ils ne voyaient pas d’avenir chez eux pour fonder une famille et la faire vivre au pays. D’autres sont partis sur un coup de tête, un dépit amoureux, un conflit avec la maman ou le papa. D’autres encore ont quitté les études écœurés de voir la corruption les empêcher d’obtenir les places réservées aux plus nantis ou aux enfants des privilégiés, d’autres ont été licenciés de leur emploi, ont échoué dans la création de leur petit commerce, ont commis quelques petits larcins, fuyant l’emprisonnement… Et encore, ils sont là ceux dont les parents, oncles et tantes sont morts du Sida et se sont trouvés sans parenté proche, refusés par le village. Mais aussi, nombreux sont ceux qui ont été des enfants soldats au Liberia, au Sierra Léone, victimes indirectes de Boko Haram au Nigeria ; le conflit terminé, certains ne connaissaient plus le nom du village, le nom du papa. Ils ont erré dans les rues des capitales puis ont suivi un groupe de partants pour « l’aventure ».  Mille raisons conduisent au départ, certaines légitimes, d’autres moins aux yeux des autorités administratives d’Europe. « L’aventure » dans la bouche des jeunes migrants qui sillonnent actuellement presque toutes les routes de notre monde porte ce double sens de curiosité et de souffrance. C’est le monde entier qui est une grande mer inconnue et dangereuse pour toute une jeunesse, pas seulement la méditerranée. Quand un jeune parvient sur la côte nord de cette vaste mer convoitée depuis si longtemps par les voyageurs et les exilés de toutes les époques, il ne connaît rien de ce qui peut survenir. Mais il a vaincu une étape et se sent invulnérable pour ce qui vient ensuite. Dans les prières organisées dans le ghetto, l’on peut entendre les noms d’Allah, de Jésus implorés pour communiquer leurs forces ; « Stay with us, Lord, on our journey » chantent les évangélistes dans une polyphonie puissante.

La côte.

Les garde-côtes italiens approchent de la frêle embarcation et vont au-devant aussi de la plus grande chaloupe des seuls 600 passagers. Le petit Pierre-Louis n’a rien vu ou si peu de la traversée. Il a dormi sereinement auprès de sa grande sœur, annoncée pour l’occasion comme étant sa maman. Mais au passage de la petite barque vers le bateau des gardes côtes, il tombe à l’eau et est récupéré in extremis. Il sera pris en charge par le personnel de santé. Sur la terre ferme, enfin, la joie des passagers est immense et les formalités administratives ne peuvent faire redescendre le bonheur d’avoir atteint le bout du rêve : « Vos noms, vos pays d’origines, quels pays avez-vous traversés, vos destinations, etc. » Zinedine et Fatima disent vouloir se rendre en France. Ils disent que dans leur pays, il n’y avait pas de sécurité à cause de Boko-Haram, vivant au nord du Cameroun.  Le récit est faux ou peu précis. Mais peu importe. Il faut convaincre ces blancs qui font leur boulot avec précision.

Naissance.

Mais Fatima approche les neuf mois et les émotions vécues bousculent l’événement qui vient. Dirigés vers la ville frontière de Vintimille, le couple réalise que l’enfant peut naître rapidement. Le petit Pierre-Louis, lui, découvre un nouvel environnement. Il ne semble pas dépaysé par tous ces européens. Il en a connu à Tamanrasset auprès des religieux et des religieuses de la petite communauté chrétienne de la ville. Il salue aimablement ceux qui s’étonnent de voir ce petit garçon noir si tranquille et souriant. C’est cette attitude qui va sûrement sauver l’enfant de sa sœur et peut-être même la maman. Une jeune voisine du camp de transit qui rassemble près de 700 personnes originaires de partout, le remarque et lui adresse la parole. Le petit Pierre-Louis, qui a juste 3 ans et demi en ce mois de juin, explique en français que sa grande sœur attend un bébé et qu’il va bientôt arriver. La jeune italienne se rend sur les lieux mêmes et réalise l’imminence de la naissance. Elle en informe ses parents qui contactent les responsables de la Caritas. Merveilleux garçonnet que ce petit Pierre-Louis. Il est pris en charge par les parents de la jeune fille et se met déjà à comprendre cette nouvelle langue qui s’ajoute pour lui déjà au français et à l’arabe de Tamanrasset.  

Une petite fille naît mais elle est venue par le siège et la maman subit une césarienne. Elle a pu être privée d’oxygène pensent les médecins et elle sera surveillée chaque mois pour connaître le développement de son cerveau. Elle s’appelle Maria-Ahlem. La maman de Fatima est chrétienne et elle demande à sa fille de lui ajouter Maria « car elle a beaucoup prié la vierge Marie, lui confie-t-elle, pour que tout se passe bien pour ses enfants. »

Caritas.

Fin juin, le ramadan est en cours. Le repas ne peut se faire qu’après le Ftour, la rupture du jeûne. Un imam vient chaque soir organiser la prière puis vient l’heure du repas préparé par une formidable équipe des bénévoles de la section locale du Secours Catholique italien. Les réfugiés sont pour la plupart des musulmans. Ils proviennent du Soudan, de l’Erythrée, d’Egypte mais aussi du Mali, du Niger ou du Tchad. Ils sont surpris, me disent-ils, de voir des chrétiens aider des musulmans. Moins nombreux sont les africains de l’ouest comme Zinedine et Fatima. Peu importe : rires et gestes de solidarités s’échangent entre bénévoles et migrants, entre les migrants mêmes : chacun raconte sa part de « l’aventure », ses drames. Mêlé au groupe des bénévoles, j’interroge l’un des jeunes assis sur une barrière et attendant le repas à son tour : « Finalement, après toute cette aventure, que veux-tu faire en Europe ? ». Il me montre son pied qui semble faire rebondir une balle avec un large sourire. J’interroge un autre qui m’explique longuement qu’au Tchad on ne peut pas faire les bonnes études. Il veut réussir et c’est en France qu’il va réussir. Beaucoup ont l’intention de rejoindre l’Angleterre par la France. Mais l’un des bénévoles m’explique : « Vous savez, tous ceux que vous voyez là passeront en France dans la semaine et d’autres vont les remplacer. » De fait, le lendemain, 150 jeunes arrivent à Vintimille. C’est le branlebas de combat pour ces cinquante bénévoles toujours admirables de disponibilité. Mais, je m’inquiète : tiendront-ils sur la durée ? Des milliers d’autres sont déjà à Tamanrasset et dans toutes les grandes villes d’Algérie et du Maroc. Les côtes marocaines et libyennes sont déjà largement convoitées par des milliers d’autres.

Mystères.

Le désert du Sahara, la mer Méditerranéenne sont des espaces magnifiques, traversés de long en large depuis des siècles par des commerçants nomades, des voyageurs ou des navigateurs. Les dangers sont bien inscrits dans les cultures des peuples qui ont toujours dû composer avec la nature pour survivre. Mais là, nous sommes dans de toutes autres situations. La beauté de ces espaces s’efface devant l’horreur des corps séchés ou noyés par centaines chaque mois. Plus largement, l’on s’interroge encore et encore : les causes de tout ce chambardement ne provient-il pas d’une faillite mondiale de l’économie de marché ?  Un modèle familial, communautaire, préexistait aux différentes colonisations de l’occident. La perspective individuelle était établie depuis des siècles par les règles du peuple, d’une tribu, d’une famille. Aujourd’hui, l’individu cherche à copier le modèle que la télévision lui fait percevoir, que la publicité présente sans pudeur : un mode de vie occidental qui valorise la réussite ou la performance individuelle. « Les européens sont venus chez nous nous apporter la civilisation, me disait Dieudonné à Tamanrasset toujours souriant, alors nous, nous partons vers l’Europe pour voir la civilisation !»  Le racisme est en forte augmentation dans tous les pays de transit ou d’accueil. Est-il justifié d’accuser des individus cherchant simplement une vie meilleure dans un autre pays, un autre continent ? Il s’agirait pour tous, de manière universelle et solidaire, de regarder les causes de ce chamboulement contemporains, comme celles des terrorismes avec courage et détermination ; de dénoncer les systèmes qui écrasent les peuples, valorisent le profit de quelques-unes aux dépens du plus grand nombre… Le travail de lecture est immense. Il est urgent.

Mais la vie est forte, suffisamment mystérieuse pour qu’on ne puisse jamais affirmer son avenir. Les hommes portent une incroyable capacité pour surmonter l’impossible obstacle du lendemain. Le circuit administratif en Europe est exigeant. Les enjeux électoraux priment bien souvent sur les convictions des conventions républicaines et celles des Droits de l’Homme. Zinedine sait que le chemin est ardu mais il demeure confiant. Comprenant à peu près les paroles d’une bénévole qui s’épanchait sur la souffrance de « ces pauvres malheureux qui ont tout perdu », Zinedine me dit discrètement : « C’est curieux, depuis que nous sommes ici, les gens nous plaignent tout le temps mais moi et Fatima, on n’a jamais été aussi heureux. ».

 

Le 10 juillet 2016,

Pierre Cesny

 

[1] Au cours officiel, 100 dinars valent environ 1€ ; au cours parallèle, il faut 160-180 dinars pour 1€. Le salaire moyen est en Algérie 30 000 dinars (juillet 2016).

[2] Cf. l’excellent commentaire « Hope » de Boris Lojkine

 

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