Strasbourg chasse la pauvreté, pas les pauvres

Transmis par Amnesty International

Par
Marie-Dominique Dreyssé
Responsable politique
17 septembre 2015


Dès la fin des années 90, des familles pauvres, venant de l’Est, se sont
installées dans l’espace public strasbourgeois, de façon éparpillée,
cachée, sur des sites plus ou moins éphémères. Des bidonvilles ont commencé
à apparaître… Leur visibilité est longtemps restée discrète. Des contacts
se sont établis, toujours de façon ponctuelle par le biais de l’un ou
l’autre centre médico-social, d’une maraude, à l’occasion d’une grossesse,
d’une urgence ou d’une demande de scolarisation, notamment grâce à Médecins
du Monde. Mais le suivi était plus souvent strictement sécuritaire, sur
plainte de riverains.


L’engagement de la nouvelle équipe municipale en 2008 fut d’inverser ce
regard. Avec ce constat : des personnes libres de circuler dans l’espace
européen faisaient le choix de vivre à Strasbourg et y restaient avec
obstination malgré d’effroyables conditions de dénuement ou de rejet.
Qu’elles soient roms ou pas, elles étaient d’abord pauvres et démunies, et
les bidonvilles n’étaient pas acceptables. Il fallait comprendre et, au
besoin, apporter protection et perspectives à ces enfants, ces femmes, ces
hommes. Les accompagner dans leurs droits plutôt que nier ces bidonvilles
et leurs habitants.

Avec le maire élu en 2008, Roland Ries, nous avons choisi de mettre en
œuvre une action à bas-bruit, le plus loin possible des passions et des
préjugés. Elle est devenue notre feuille de route partagée avec nos
partenaires institutionnels et associatifs : nous travaillons avec des
familles qui ont chacune un projet de vie plutôt qu’avec « les Roms » en
général.


 

Nous travaillons avec des familles qui ont chacune un projet de vie plutôt 

qu’avec « les Roms » en général. 


La première phase fut celle de la découverte, de la rencontre, de l’amorce
du dialogue, de l’ébauche des premières passerelles. Vous êtes là ? Que
cherchez-vous ? Quelle vie attendez-vous ? Et nous, ville, associations,
nous vous disons qui nous sommes, quelles sont nos actions possibles, nos
limites. Quel est notre pays, quelles sont ses lois, les règles du travail,
de l’école, de la protection sociale, et comment il est possible de faire
un bout de chemin pour votre insertion.


La fermeture sans expulsion du premier bidonville, en janvier 2009, marqua
le début du processus. Un comité de pilotage, avec la préfecture et les
services d’État, Médecins du Monde, le Centre communal d'action sociale, la
Fédération nationale des associations d'accueil et de réinsertion sociale
(FNARS) et d’autres associations, installa le dialogue et la rencontre
entre collectivité et habitants de la quinzaine de bidonvilles éparpillés
sur le ban communal[1]. Il a fallu beaucoup parler, expliquer, se répéter,
vérifier si nous nous comprenions, s’écharper sur des détails ou des
obstinations, tenir, reprendre le fil, être là sur le terrain au plus près
des familles.

Le discours ultra-sécuritaire du président Sarkozy à Grenoble en juillet
2010 enclencha une seconde phase. Devant le Conseil de l’Europe, le maire
de Strasbourg fut sans ambiguïté : « Pas d’expulsion ni de retour
systématique au pays sans propositions de solutions alternatives et, si
telle est la volonté des familles de rester à Strasbourg, on fera en sorte
que cela soit possible ». L’ouverture, fin 2011, d’un « espace temporaire
d’insertion », sur un terrain municipal en cœur de ville, permit la
fermeture de deux bidonvilles et l’hébergement d’une trentaine de familles,
dans un habitat individualisé avec un suivi social confié à l’association
Horizon Amitié, le tout sur finances municipales. La circulaire
interministérielle du 26 août 2012 conforta ce parti pris[2]. Fin 2013,
l’ouverture d’un deuxième site, confié à la Croix-Rouge, a permis à 35
familles de sortir de plusieurs bidonvilles. Les deux « espaces temporaires
d’insertion » accompagnent ainsi 250 adultes et enfants dans leur volonté
d’insertion, avec le concours précieux des services sociaux et de
nombreuses associations.

L’action lancée depuis quatre ans à Strasbourg a permis de renforcer
l’engagement d’un pilotage commun État-Ville, assorti de réunions de
travail thématique avec les associations autour de l’insertion par
l’activité économique, du logement... Concernant l’école, il a fallu mettre
autour de la table tous les intervenants, depuis l’inspection académique
jusqu'aux directeurs-trices d’école et aux enseignants, pour aboutir à la
scolarisation quasi totale de l’ensemble des enfants. Dans les collèges
cependant, trop peu de places sont ouvertes en section spécialisée pour
élèves allophones.

La mise en place d’une formation à visée professionnelle, avec le concours
de l’association Lupovino et de l’ensemble des acteurs de l’économie
solidaire qui ont facilité l’immersion en entreprise, a permis de donner
confiance aux personnes qui ont pu croire à leur employabilité. L’appui du
Fonds social européen a été d’un grand apport pour boucler le financement
de cette action de préformation professionnelle, qui a bénéficié à près de
80 stagiaires. L’obstacle principal reste le faible niveau de compréhension
du français, d’où l’idée de monter à l’avenir un apprentissage en amont.

Les personnes étant originaires de pays membres de l’Union européenne,
l’accès au logement banalisé dans le parc social est conditionné par
l’accès à des ressources. Nous avons pu bénéficier d’un financement
étatique[3] pour passer d’un diagnostic fin à des actions concertées avec
les partenaires. Lorsque les obstacles au droit au logement sont levés, il
faut convaincre les bailleurs sociaux que ces familles sorties du
bidonville ou d’un espace temporaire d’insertion sont en capacité d’entrer
dans un logement social banalisé. Sans passe-droits, les dossiers sont
examinés dans les commissions mises en place pour accéder à l’hébergement
ou au logement social, avec souvent le concours des accords locatifs
départementaux.

Au-delà de l’intégration sans distinction de tous, dès lors qu’un
bidonville est fermé, dans les espaces temporaires d’insertion, les
personnes malades, handicapées ou âgées doivent faire l’objet d’une
attention particulière : elles ne pourront pas bénéficier facilement d’un
retour à l’emploi et d’un logement social. C’est un chantier que nous
devons encore engager avec la Maison départementale pour les personnes
handicapées ou les structures accueillant des personnes sans domicile fixe
vieillissantes.

Au 30 août 2015, les 90 enfants des sites d’insertion sont inscrits à
l’école et vont pouvoir effectuer leur rentrée dans une dizaine
d’établissements de Strasbourg. 60 familles, parmi lesquelles au moins un
adulte a pu trouver un emploi, bénéficient de toutes les aides de droit
commun, dont celles de pouvoir accéder au logement aidé. Et 30 familles
sont entrées dans un logement du parc social de l’Eurométropole depuis le
début de l’année 2015. Ces résultats n’auraient pu être obtenus sans un
engagement très fort de l’exécutif, des services municipaux, des
partenaires institutionnels ou associatifs, et surtout sans la volonté des
personnes elles-mêmes à s’intégrer. S’enliser dans un bidonville ne
correspond à aucun déterminisme culturel. Les populations roms, si elles le
veulent, doivent pouvoir devenir strasbourgeoises à part entière. Comme le
dit un collectif de soutien à ces populations, « il ne faut pas chasser les
pauvres mais chasser la pauvreté ».


[1] Le terme de « ban communal » est fréquemment employé, en
Alsace-Moselle, pour désigner le territoire d'une commune. [NDLR]

[2] La circulaire interministérielle du 26/08/2012, relative à
l’anticipation et à l’accompagnement des opérations d’évacuation des
campements illicites, précise le cadre de l’action de l’État et prévoit, en
amont des évacuations, « des solutions d’accompagnement [par] les moyens de
droit commun » ainsi que « l’établissement, chaque fois que possible, d’un
diagnostic et la recherche de solutions d’accompagnement » en vue de
l'insertion des personnes. [NDLR]


[3] C'est-à-dire le financement, par la Délégation interministérielle à
l'hébergement et à l'accès au logement, d’une maîtrise d'œuvre urbaine et
sociale [outil de promotion de l’accès au logement des personnes et
familles défavorisées, qui peut viser l'accès au logement de « gens du
voyage sédentarisés », la transformation d’un foyer de travailleur migrants
en résidence sociale, etc. - NDLR]