Les grandes villes d’Europe veulent dire leur mot dans la crise des réfugiés - MédiaPart - 7 avril

Elles sont aux premières loges de la crise migratoire qui bouscule l’Europe. Les grandes villes, d'Athènes à Amsterdam, réclament davantage de moyens.

 

7 avril 2016 | Par Ludovic Lamant

Elles sont aux premières loges de la crise migratoire qui bouscule l’Europe. Les grandes villes, d'Athènes à Amsterdam, réclament davantage de moyens. Ce sont elles qui innovent, pour répondre à des défis gigantesques. Exemples à Barcelone (Espagne), Malmö (Suède) et Mannheim (Allemagne).

 

De notre envoyé spécial à Bruxelles. - Les grandes villes d’Europe se trouvent aux avant-postes de la crise des réfugiés, confrontées depuis l’été 2015 à des urgences très concrètes en matière de logement ou d’éducation. Mais c’est à peine si elles ont leur mot à dire dans l’élaboration des politiques censées répondre, à l’échelle de l’UE, à ce défi majeur : l’accueil et l’intégration d’un million de réfugiés, en majorité syriens, sur le sol européen. « Nous devons faire partie de la solution », a revendiqué Ada Colau, la maire « indignée » de Barcelone, en marge d’une réunion, mardi 5 avril à Bruxelles, avec d’autres édiles venus de toute l’Europe, et deux commissaires européens, dont le Grec Dimitris Avramopoulos.

« Non seulement nous voulons aider davantage, mais nous avons par ailleurs l’obligation légale d’accueillir et d’aider les réfugiés. Nous voulons faire de cette crise une opportunité pour l’Europe », a poursuivi Colau, à contre-courant de la plupart des discours de chefs d’État et de gouvernement qui, chaque mois, se crispent davantage sur le sujet. Également présent, le maire d’Athènes, Giorgos Kaminis, qui a vu passer, depuis janvier 2014, environ 500 000 réfugiés par le port du Pirée, a plaidé pour « un réseau de villes solidaires » à travers l’Europe, afin de contrer le manque de solidarité de certaines capitales de l’UE, en particulier à l’Est.

Les situations à travers les villes d’Europe sont très variées. Mais les élus qui avaient fait le déplacement à Bruxelles mardi, également venus d’Amsterdam, Berlin ou Leipzig, ont tous affiché leur détermination pour sortir par le haut de cette crise des réfugiés. Ils ont réclamé davantage de moyens financiers, et surtout exigé d’être consultés par les dirigeants de l’UE sur ces enjeux migratoires.

« Le rôle des villes comme points d’arrivée, zones de transit ou encore lieux d’installation définitifs n’est plus à démontrer », lit-on dans un rapport publié à l’occasion de cette rencontre. Le document, rédigé par le réseau EUROCITIES, qui regroupe 130 villes de plus de 250 000 habitants, dresse un état des lieux – inédit jusqu’à présent – des stratégies mises en place par 34 municipalités à travers l’UE (et la Norvège), pour accueillir les réfugiés depuis janvier 2014. « La réponse des municipalités a été dans l’ensemble positive, les efforts des administrations publiques ayant été soutenus par la mobilisation de la société civile », estime le rapport qui fait aussi état d’« inquiétudes concernant la recrudescence de tensions, au sein des populations locales, à l’égard des réfugiés ».

L’étude témoigne d’un fourmillement d’initiatives locales, preuve d’un pragmatisme très éloigné des discours frileux des dirigeants nationaux. Mais la dynamique est fragile. D'autant que « beaucoup des villes en question ont dû faire avec un contexte de réductions budgétaires et de gel des embauches », précise Thomas Jézéquel, l’auteur du rapport. Gros plan sur trois initiatives locales.

•  À Mannheim, une « commissaire aux réfugiés » à l’échelle de la ville

Dans cette ville du sud-ouest de l’Allemagne (près de 300 000 habitants), le conseil municipal a créé un poste particulier en octobre 2015 : celui de « commissaire aux réfugiés », occupé par Daphne Hadjiandreou-Boll. C’est la ville de Düsseldorf qui a eu la première l’idée d’un tel poste qui, depuis, a fait florès dans beaucoup de municipalités allemandes. « Les mairies se sont vite rendu compte que la crise des réfugiés avait un impact sur de très nombreux secteurs de la politique de la ville : l’éducation, les transports, l’emploi… Certaines ont créé un poste de commissaire aux compétences transversales. Le travail de ce commissaire consiste à améliorer la communication entre les différents services municipaux, mais aussi à servir d’interlocuteur privilégié sur le sujet, en lien avec les autorités régionales du Land, et fédérales à Berlin », décrit Thomas Jézéquel, d’Eurocities.

La ville de Mannheim a dû trouver les moyens d’héberger 12 000 réfugiés en 2014 et 2015 (contre environ 80 000 demandeurs d’asile hébergés à Berlin sur la période). Avec l’aide de volontaires parmi les employés de la mairie, la commissaire a mis en place un centre d’information censé soutenir les réfugiés dans leurs démarches. Elle gère également la distribution d’une enveloppe d’argent prélevée sur le budget municipal, pour financer une partie de l’aide aux réfugiés. Les associations locales, en particulier, peuvent candidater pour obtenir des subventions. Elle s’occupe aussi de la désignation de représentants, parmi les réfugiés, dans chacun des centres d’hébergement provisoires.

•  À Barcelone : conclure des accords entre villes, pour tordre la main aux États ?

La deuxième ville d’Espagne (1,6 million d’habitants) avait déjà attiré l’attention à l’été 2015 en lançant, avec d’autres, un « réseau des villes-refuges » à l’échelle du pays. Au-delà du symbole, l’objectif était double : faciliter le partage d’expériences dans l’accueil des réfugiés et surtout faire pression sur le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy, au pouvoir à Madrid, particulièrement crispé sur le sujet. En mars 2016, la maire « indignée » de la capitale catalane a de nouveau fait parler d’elle, annonçant, aux côtés du maire d’Athènes venu pour l’occasion, un « pré-accord » avec la capitale grecque : Barcelone se propose d’accueillir, dans le cadre d’un projet pilote, cent réfugiés bloqués à Athènes. Sauf que l’annonce n’a pu être concrétisée jusqu’à présent, parce que l’exécutif de Rajoy n’a pas donné son feu vert. « Il n’y a pas eu d’écho de la part du gouvernement de Madrid », a résumé mardi le maire d’Athènes, qui fait tout de même du geste de Colau un « symbole politique très fort ».

 

L’édile catalane s’est lancée depuis le début de la crise des réfugiés dans un véritable bras de fer avec Mariano Rajoy, pour l’obliger – jusqu’à présent, en vain – à se montrer plus généreux dans l’accueil des réfugiés. Dans le cadre de l’accord de l’été 2015 sur les relocalisations, Madrid s’était engagé à accueillir 16 000 réfugiés dans les trois ans. D’après les ONG espagnoles, le pays en a jusqu’à présent fait venir… dix-huit. À Bruxelles mardi, Ada Colau a une fois de plus critiqué l’attitude du gouvernement national. « Il existe des fonds spécifiques destinés à l’intégration, qui sont gérés par les États membres [dont Madrid – ndlr]. Rien ne nous a été versé. Et nous ne disposons même pas d’information sur ces fonds », a-t-elle regretté. La maire fait référence à une enveloppe européenne peu connue, le Fami (pour Fonds asile, migration et intégration), que la commission européenne répartit chaque année entre les 28 capitales. Au-delà de cette bataille, d’autant plus politique que l’Espagne vit en campagne électorale quasi permanente depuis plus d’un an, le réseau Eurocities réclame qu’une partie de ces fonds soit versée directement aux villes, sans passer par l'intermédiaire des États membres, ce qui permettrait d'accélérer le processus. « Il ne doit pas y avoir de filtres ou de barrières dans le versement des fonds destinés à l’intégration », est-il écrit dans le rapport.

•  À Malmö, une priorité : la prise en charge des réfugiés mineurs non accompagnés

La troisième ville de Suède (320 000 habitants), voisine de Copenhague, est un passage obligé pour les réfugiés qui se rendent en Suède. À l’été 2015, environ 40 mineurs non accompagnés arrivaient dans cette ville chaque semaine, parmi la foule des réfugiés. Des pics hebdomadaires à 300 ont été recensés à l’automne. Le volume a baissé depuis la décision du gouvernement de fermer aux réfugiés le pont qui relie le Danemark à la Suède. On estime désormais à quelque 35 000 le nombre de réfugiés mineurs non accompagnés dans ce pays de dix millions d’habitants : c’est un record d’Europe (à comparer avec l’Allemagne, qui présente le deuxième ratio le plus élevé d’Europe, avec 14 000 mineurs pour 80 millions d’habitants).

Ces réfugiés mineurs exigent bien sûr une prise en charge plus particulière, en matière de logement comme de scolarisation. Or, selon les textes suédois, c’est au gouvernement national de prendre en charge l’accueil des familles de réfugiés, et des réfugiés adultes isolés, mais il revient aux mairies de s’occuper directement des mineurs non accompagnés. La ville de Malmö a donc embauché pas moins de 2 000 personnes en quelques mois, pour répondre aux besoins de cette population spécifique. Elle a pu compter, pour y parvenir, sur une compensation financière de 38 millions d’euros débloqués par l’exécutif national, selon des chiffres obtenus par Eurocities. Malmö prévoit désormais de construire 20 à 25 écoles supplémentaires, sur les dix prochaines années, pour un budget évalué entre quatre et six milliards d’euros.