Libération - 1 mai 2015 - Sans-papiers : plus près de toit mon Dieu

Lire l'article sur le site de libératon

De MAÏTÉ DARNAULT CORRESPONDANTE À LYON 1 MAI 2015

REPORTAGE Dans la banlieue lyonnaise, une association, pilotée par un prêtre, a recueilli des migrants venus des Balkans, avec le soutien du diocèse.

Des valises délimitent les matelas regroupés, posés au sol. Les familles cohabitent selon les affinités. Dans la salle principale, ce sont plutôt des Kosovars, des Serbes, des Roms roumains ; dans une autre pièce, des Albanais, avec un coin pour les célibataires. Sur les lits, de grosses couvertures soigneusement pliées ; puis, des femmes et des hommes, allongés ou assis, qui font passer le temps. Un poste déverse en sourdine de la pop balkanique. Peu d’enfants : la plupart sont à l’école durant la journée. Un squat de migrants «ordinaire», si ce n’est qu’ici, c’est l’Eglise catholique qui paie le loyer.

 

Depuis le 21 avril, 164 personnes, dont une cinquantaine de mineurs, ont emménagé à l’initiative du diocèse dans une usine désaffectée, au 75, avenue Franklin-Roosevelt, à Décines, dans la banlieue de Lyon (Rhône-Alpes). Loué jusqu’au 1er juin, ce local de 300 m2 se trouve au bord du parc d’activités des Pivolles, où quelques pavillons se perdent au milieu des entrepôts. Au fond d’une allée, une dizaine de tentes couvertes de bâches complètent cet improbable hébergement d’urgence. C’est la dernière étape en date des tribulations de ces demandeurs d’asile, victimes d’une vague récente d’expulsions dans l’agglomération lyonnaise. Depuis un an et demi, la majorité d’entre eux peuplait le plus gros squat de la ville, boulevard Yves-Farge, dans le VIIe arrondissement. Mais ce bâtiment (propriété de l’armée) et le camp de Roms planté derrière ont été évacués mi-avril par la police, en même temps que d’autres implantations, sur ordre du préfet du Rhône. En une semaine, de 300 à 350 personnes se sont retrouvées à la rue. Parmi elles, les «locataires» de l’avenue Franklin-Roosevelt que l’Eglise a pris sous son aile.

 

Brebis. Lors de l’expulsion de leur squat, ils sont conduits par des militants de la Coordination urgence migrants dans «l’abri des pèlerins» de la basilique de Fourvière, où ils passent la nuit. Puis ils sont accueillis, durant six jours, dans le gymnase du lycée catholique des Maristes, avant d’être transférés en bus jusqu’à l’entrepôt de Décines. «Il s’agit d’une action humanitaire, pour les mettre à l’abri, sauvegarder leur dignité, explique le père Bruno-Marie Duffé, qui pilote la Coordination. C’est la mission fondamentale de l’Eglise de prendre soin des personnes qui sont dans le besoin absolu.» Un élan fraîchement reçu dans la zone de l’ancienne usine : «Les gens avaient peur de la réputation qui suit les Roms, au sujet des vols», reconnaît Paulo Frade, le patron du Comptoir lusitanien, le supermarché voisin. A leur arrivée, il a fallu que les bons samaritains palabrent plusieurs heures pour que leur brebis puissent s’installer. Alertée par les riverains, la police nationale, puis municipale, rejointe par trois camions de CRS, est venue «superviser» l’emménagement, «sans volonté d’obstruction», précise Pierre Ginestet, directeur de cabinet de la mairie de Décines. «Ce n’est pas une invasion, ajoute-t-il. C’est une installation.» Régie par un bail locatif privé, en l’occurrence. Ce que le père Duffé a dû prouver, en montrant à la police tous les documents en sa possession.

 

Un moindre péril pour ce Kosovar de 50 ans. Avec sa femme, leurs quatre filles et leur petit-fils, il a fui la Serbie où, parce qu’il est rom, il devait affronter des «menaces permanentes»,selon une lettre traduite en français. C’est l’une des pièces de son lourd dossier de demande d’asile : «Si nous revenons, ils vont nous tuer», peut-on lire. L’homme souffre de problèmes cardiaques et d’épilepsie. Le certificat d’un médecin français atteste que «le retour dans son pays d’origine aurait les conséquences les plus extrêmes en termes de survie». L’une de ses filles continue d’aller à l’école qu’elle fréquentait auparavant, désormais à quarante-cinq minutes de bus.

 

Dans la pièce du fond, un Albanais de 25 ans affirme en anglais qu’il acceptera «n’importe quel travail, du moment que c’est du travail». Il ne peut plus revenir dans son pays, dit-il : «Problèmes avec l’Etat.» Sa famille serait dispersée en Europe, et il n’aurait plus de carte d’identité. «Traiter la question des migrations par des mesures policières et de contrôle est une approche dérisoire», considère Bruno-Marie Duffé. Il pointe l’indispensable coopération avec les pays d’origine : «Lyon, c’est un modèle réduit du problème de l’Italie, c’est un carrefour. Notre situation interroge la politique européenne : comment réagir au défi de l’accueil ?» En attendant, le prêtre ne compte en aucun cas «se substituer à l’Etat» : «L’Eglise n’en a ni la vocation ni les moyens financiers.»

 

«Soutien». C’est d’ailleurs suite à un appel à l’aide, relayé par le diocèse et soutenu par Philippe Barbarin, l’archevêque de Lyon, que la Coordination urgence migrants a pu réunir une trentaine de bénévoles mobilisés en permanence, amasser des couvertures, des matelas, des couches pour bébés, et récolter de l’argent pour payer, notamment, le loyer. «Ce soutien concret est révélateur, estime le père Duffé. C’est la manifestation d’une opinion favorable, pas majoritaire dans l’Eglise, mais importante. On n’a pas converti les gens, loin de là, mais nous ne sommes certainement pas isolés.» S’il reconnaît que certains fidèles les voient comme des «irresponsables», le prêtre pointe «un frémissement assez intéressant». «Depuis quelque temps, on a des réactions beaucoup plus nuancées, y compris au-delà de la sphère catholique, de gens qui se disent que ce n’est plus possible de jeter comme ça ces personnes dans la rue, sans aucune protection juridique.» D’ici le 1er juin, date d’expiration du bail précaire, la Coordination souhaite «essayer de trouver le plus de solutions possibles». Quid notamment des demandeurs déboutés, expulsables sans délai ? Seront-ils tous cueillis dans la foulée par la police aux frontières, valise en main, devant l’usine de Décines ? «Nous évitons le phénomène de rafle vers les centres de rétention», indique-t-on, en off, à la préfecture