Grande-Synthe - Enfermés dehors ! - Blog 28 juin

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Il y a ce camp de réfugiés à Grande-Synthe, situé entre une autoroute et une voie ferrée, le camp des gens dont personne ne sait quoi faire, le camp des indésirables, le camp de ceux que l'on utilisent pour menacer son adversaire politique d'éventuelles représailles en cas de non respect de ses engagements.

C'est aussi le premier camp français construit selon les normes humanitaires internationales que Damien Carême, le maire de Grande-Synthe, a choisi de défendre et d'ouvrir malgré les nombreux obstacles rencontrés. C'est surtout un camp où environ 800 personnes ont posées leurs valises dans l'attente d'un passage au Royaume-Uni, dans l'attente d'une régularisation, dans l'attente de savoir ce qui sera mieux pour leur futur. Et cette attente est longue, destructrice et briseuse d'espoir.

Chaque matin,on peut observer les mêmes scènes, celles de réfugiés revenant de Calais,ou autres points de passage menant vers l'Angleterre, seuls, en famille, entre compagnon d'infortune, les corps et visages épuisés par ces mois d'essais loupés, de cette vie mise entre parenthèse. Il faut les voir ces corps déambuler tôt le matin, se diriger de façon automatique vers les shelthers (abris en bois servant d'habitation pour les réfugiés sur le camp)pour se reposer après toute une nuit passée dehors.

shelters camp de la linière © Agnès Druel

Il est environ 8 heures, et mis à part les ombres de ces hommes et femmes usés par les heures de marche et ceux des bénévoles qui commencent leur journée, le camp de la linière est vide, presque silencieux. Au bout de quelques jours, on finit presque par oublier le bruit continu de l'autoroute. On sait que dans quelques heures une nouvelle journée commencera, et qu'elle ressemblera aux précédentes. Que des rires et cris d'enfants viendront animer l'allée principale du camp, que les hommes se retrouveront autour d'un thé, qu'une longue queue se formera vers 15 heures lorsque le repas sera distribué au food truck, que des parties de foot et de basket seront improvisées en fin de journée entre réfugiés et bénévoles.

S'il n'y avait pas ce mince espoir de franchir la frontière, d'obtenir des papiers, de revoir la famille, les réfugiés se laisseraient mourir d'ennui. Et la pleine conscience qu'ils ont de leurs situations participe à l'abattement que l'on perçoit dans leurs regards. Des journées passées à regarder des camions se diriger vers l'Angleterre. A ne pas pouvoir prévoir de futur, car ce dernier n'existe pas ou plus dans ce camp. A ne rien faire. A devenir un réfugié parmi les autres, complètement anonymisé. Savoir que l'on est devenue une statistique brandie soit par des ONG à bout de souffle et d'arguments face à d'odieux gouvernements ou récupérés par les partis populistes et extrémistes européens dans l'unique but de terroriser les occidentaux sur une éventuelle invasion islamiste.

C'est aussi ça la vie dans un camp, ne rien faire mis à part attendre le bon camion, le bon soir où enfin l'espoir sera de nouveau de la partie. Mais pour le moment, il faut essayer de vivre dans cet endroit, un peu plus propre et offrant un peu plus de services que sa célèbre voisine, la jungle de Calais. Et puis les histoires se ressemblent. Il y a toujours une histoire de guerre, de persécution ou de décapitation dans les récits de réfugiés.La tête haute, la voix qui ne tremble pas, la dignité, il la garde précieusement pour ces moments-là, pour les questions que l'on finit immanquablement par leur poser : « Pourquoi vous êtes-la ? ». Parce qu'il y a eu ce moment où la seule solution a été de prendre la route de l'exil de tout laisser, de quitter le pays tant aimé pour se réfugier, pour sauver sa peau quelque part ailleurs.

Je ne sais pas si Grande-Synthe fait partie du plan pour eux, pour ces réfugiés qui y habitent maintenant. Qui voudrait de cette vie, qui voudrait connaître l'absence de tout pendant quelques mois, parfois des années assis sur un banc, à combler des journées vide de sens. Pas de travail, pas de famille, pas le droit de rêver à une femme, des enfants, de s'imaginer tel un Don Juan dans les bars, d'envisager un crédit à la consommation, de simplement conduire une voiture. Pour le moment, il faut comprendre que tu n'es rien d'autre qu'un réfugié ou un parasite dans le pays d’accueil dans lequel tu te trouves, que pour ton passeur tu vaux seulement quelques milliers d'euros et que surtout, on cherche à te déshumaniser.

La vie d'un réfugié est une vie volée. Une vie pleine de violence. Une vie que l'on autorise à vivre nul part. Persécuté dans son pays natal, détesté dans son pays d'accueil. Qui voudrait vivre une telle vie, sans perspective, mélé à un futur continuellement incertain, avoir à se lever chaque matin pour ne rien faire. Et puis il faut entendre et lire les commentaires sur les réfugiés. Ceux trop lâches pour se battre et défendre leur pays, ceux qui viennent seulement pour violer et agresser les femmes en Europe, ceux qui veulent uniquement toucher les allocations et venir prendre du bon temps dans nos pays, ici, en occident. C'est vrai, il aurait été préférable, que vous les indésirables, restiez mourir chez vous.

Heureusement qu'il existe ce rêve fou de l'Angleterre finalement. C'est l'un des derniers rêves qu'ils ont les réfugiés. Celui de s'enfuir du camp. Cela signifie pour eux une nouvelle vie, un nouveau départ, revoir des êtres chers. Quitter ce lieu de tensions, ce lieu où aucun enfant ne devrait grandir, ce lieu qui ne devrait accueillir personne. On oublie souvent que c'est un réel drame humain qui se joue à quelques kilomètres de chez nous, que des personnes fuyant ce qu'il y a de pire se retrouve coincés entre une autoroute et une voie ferrée, à devoir payer 6000€ un passage en Angleterre pour avoir le simple droit d'essayer d'exister et de survivre. On oublie que ce sont des enfants, des ados, des jeunes hommes, des jeunes femmes, ou des moins jeunes comme nous. On oublie que l'Europe et nos différents gouvernements sont en train de marchander leurs vies, et que notre silence est signe d'acquiescement.

On les a enfermés dehors.

Pour aider sur place :

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