La nuit dehors dans un square : la vie dont personne ne rêve - Le Progrès Ain - 6 janv. 2016 & 17/108/2015

Bourg-en-Bresse. Comment vivre dehors ? C’est le quotidien des hommes, femmes et enfants dans un square burgien. Nous avons passé une nuit avec eux.

Saison froide ou saison chaude, le kiosque du square des Quinconces à Bourg-en-Bresse est devenu un lieu de vie : son dortoir, son coin cuisine avec des caisses en guise de siège. Une bouilloire et un four micro-ondes sont raccordés aux prises qui servent, l’été, aux concerts.

En haut des marches, plusieurs dizaines d’hommes, femmes et enfants se succèdent dans les tentes depuis des semaines.

Venus du Kosovo et d’Albanie, en demande d’asile ou d’autres procédures, ils restent à la rue. Trois enfants, dont un bébé de 18 mois, vivaient encore là deux jours plus tôt. La famille s’abrite désormais dans une caravane, sur un parking.

19h30 Les céréales au lait

En guise de souper, Orges, 12 ans, mange des céréales au lait. Le garde-manger à ciel ouvert est ravitaillé par le collectif Solidarité migrants auprès de la banque alimentaire et par des dons d’habitants. « Je mange des sandwichs dehors depuis onze mois », explique Ramadan, 35 ans. Au Kosovo, il était pompier. Orges et son père Bardhyl, grand gaillard aux yeux clairs, parlent bien le français. Ils vivaient à Dortan et ont dû quitter leur logement en Jn de procédure d’asile, après deux ans. La famille est à la rue depuis deux semaines. « C’est la première fois, c’est très dur pour les enfants mais on ne peut pas retourner en Albanie. »

19h55 Une soupe chaude

Une jeune femme apparaît au kiosque. « Bonsoir, j’habite à Bourg, je suis enseignante, je vous vois tous les jours et mon cœur n’est pas OK, explique-t-elle en anglais. Elle laisse son grand faitout. La soupe réchauMe tout le monde. « C’est bon… » Plus de gaz pour le petit poêle. Juste une plaque électrique.

20h40 Corvée d’eau

Pas d’eau à portée de main pour rincer un peu de vaisselle, préparer du thé ou du café soluble. Il faut aller au square de la Visitation pour remplir quelques bouteilles. Orges et un jeune Albanais assurent la corvée. « On fait ça trois ou quatre fois par jour ». Pour les douches ? « On va à l’association Tremplin, mais il n’y a pas toujours de l’eau chaude. On peut faire la lessive aussi là-bas », expliquent les garçons du campement. Les toilettes publiques fonctionnent, au bout du square.

21h00 Ambulance

Manuel, 15 ans, le grand frère d’Orges, s’est plaint d’un fort mal de tête toute la journée. L’adolescent, déjà sous traitement anxiolytique, ne va pas bien. Appelés, les pompiers l’emmènent à Fleyriat. Il y passera la nuit avec sa mère. Son père regarde l’ambulance s’éloigner. Il pleure.

22h00 La peur de la police

Au campement, tout le monde vériJe ses sacs. Les aMaires importantes sont prêtes. « Tous les jours, on pense que la police va venir demain pour nous demander de partir, explique Vitjer. Chaque fois, on n’a pas le temps de tout prendre, on perd des aMaires. »

23h00 La veillée dure

Les tournées de thé se succèdent. Skender est l’expert du thé. Ouvrier du livre au Kosovo, 52 ans, il est arrivé en France il y a un mois. À la rue. Autour de l’unique plaque chauMante, chacun raconte un peu de sa vie. Venhar, un jeune homme de 20 ans qui vient de passer dix mois de squat en tente, vient dire au revoir. Il n’en peut plus, il repart au Kosovo. « J’ai mal aux reins, au ventre, j’ai des rhumatismes… » soupire Bardhyl. Bientôt minuit, Orges doit aller dormir.

1h30 Dormir

Le trafic du boulevard s’est bien calmé. Les discussions s’arrêtent. Il fait quatre degrés. Les matelas restent glacés sur la dalle. Pour s’isoler du froid, des couches de couvertures dessous et dessus. La pluie tombe mais pas de vent cette nuit, les tentes resteront sèches.

7h15 Débarbouillage

Orges s’extirpe de sa tente. Un peu d’eau chaude dans la bouilloire pour se débarbouiller. Trop chaud. Un quart d’heure plus tard, l’enfant prend le chemin du collège de Brou avec son père. C’est son premier jour en classe à Bourg. Ce soir, c’est déjà les vacances. Ce mot n’a pas de sens en ce moment pour Orges.

FABIENNE PYTHON

Date de dernière mise à jour : 08/01/2016