Les travailleurs sociaux de l'hébergement d'urgence à bout de force

Les travailleurs sociaux de l'hébergement d'urgence à bout de force

Le manque de place pour les sans-abri rend la mission des associations impossible. L'idée d'une grève nationale fait son chemin
Fin 2014, les travailleurs sociaux de l'hébergement d'urgence avaient multiplié les grèves symboliques et les protestations. Ils ont continué à crier leur ras-le-bol, jeudi 15  janvier à Paris, lors des Assises pour l'accès au logement des sans-abri organisées par la Fédération nationale des 870 associations d'accueil et de réinsertion sociale (Fnars). Objectif : voir réorientée la politique coûteuse et inefficace de l'hébergement d'urgence, à leurs yeux inacceptable pour les hébergés comme pour eux-mêmes.
A Toulouse, début décembre  2014, les 35 salariés du service qui gère la plate-forme téléphonique du 115, numéro d'urgence destiné aux sans-abri de Haute-Garonne, ont tous cessé le travail pendant deux heures et ont recommencé à la veille de Noël. Ils n'avaient aucune revendication corporatiste ; ils voulaient seulement pouvoir proposer des places ou des réponses aux appels qu'ils reçoivent. " La tension était extrême : il y avait 250 à 300 personnes dehors chaque soir, et nous étions obligés de dire Non, il n'y a pas de place” neuf fois sur dix, raconte, à la tribune, Bruno Garcia, coordinateur de la veille sociale en Haute-Garonne. C'est insupportable, notre mission y perd tout son sens. "
Même contestation à Bordeaux : " Quand le préfet a, le 5  novembre, convoqué les dix grandes associations girondines d'hébergement d'urgence pour nous présenter les capacités d'hébergement disponibles, nous avons refusé de participer à ce système bricolé, témoigne Catherine Abeloos, présidente de la Fnars Aquitaine. A la deuxième réunion, le préfet a finalement accepté d'ouvrir 200 places pérennes de plus. "
" En  2014, nous avons réservé 29 600 nuitées dans 550 hôtels d'Ile-de-France, un chiffre astron-omique, démesuré ", interpelle Christine Laconde, directrice du SAMU Social de Paris, qui décrit le recours systématique aux hôtels comme " une drogue et une impasse de laquelle il faut sortir ".
" Il faut arrêter ce système "
" Ce que nous fait faire l'Etat est indigne, nous sommes en première ligne face à la massification de la pauvreté et que faisons-nous pour ces familles qui se déglinguent tous les jours un peu plus sous nos yeux ? Il faut arrêter ce système ", s'emporte, sous les applaudissements, Eric Kerimel, directeur d'Habitat alternatif social, à -Marseille. La structure emploie 90 salariés, dont selon lui un nombre grandissant craquent nerveusement, sont en arrêt-maladie ou, pour se protéger, se réfugient dans " la technique "
"  Et moi, que vais-je faire demain en distribuant mes madeleines et mes couvertures sans avoir la moindre solution de logement à proposer ? ", lance une salariée voulant rester anonyme. " Nous nous sentons instrumentalisés à faire ce que nous ne voulons pas faire, le tri entre les pauvres, entre l'unijambiste octogénaire et la femme victime de violences conjugales, avec son enfant de cinq ans ", déplore Baptiste Ménéghin, administrateur à la Fnars.
Les grèves de 2014 ont plutôt été encourageantes, car les préfets ont souvent débloqué des moyens supplémentaires. " Mais il y a des enjeux financiers, des concurrences entre associations, voire des organismes low cost” qui, pour percevoir de l'argent de l'Etat, acceptent de gérer des places que, pour notre part, nous estimons indignes ", dénonce M.  Ménéghin, qui explique qu'il est cependant difficile de se plaindre aux services préfectoraux sans risquer des réductions de budget en retour.
L'idée d'une grève nationale des 50 000  à 60 000 professionnels de l'hébergement d'urgence fait son chemin : " Et pourquoi pas lors de la Nuit solidaire, le 12  février ? ", suggère une intervenante. Seul baume au cœur des 450 participants aux Assises, la ministre du logement, Sylvia Pinel, a annoncé un plan triennal pour ne plus recourir aux nuitées d'hôtels et réorienter l'argent économisé vers la création de structures d'accueil et de logements.
Isabelle Rey-Lefebvre