Immigrés, travailleurs et expulsables Une absurdité française

Immigrés, travailleurs et expulsables Une absurdité française

Il n'aura pas fallu attendre longtemps. A un an de la présidentielle, l'immigration redevient l'un des grands champs de bataille du débat public. Plus précisément : l'immigration de travail. Faut-il l'encourager - comme le font l'Italie ou l'Espagne, et comme le réclame le patronat français, inquiet du vieillissement démographique et du manque de bras - ou la réduire ? La question fracture la gauche, divise la droite, électrise l'extrême droite. D'autant qu'elle repose sur une contradiction que tout le monde perçoit mais que peu de responsables osent regarder en face : l'Etat affiche une sévérité toujours plus grande sur l'immigration pendant que l'économie française continue de dépendre structurellement des travailleurs sans papiers. Les ministres de l'Intérieur promettent expulsions et « fermeté », mais la restauration, le bâtiment, le nettoyage, les livraisons, la santé, l'agriculture ou les services à domicile savent qu'ils ne tourneraient pas sans cette main-d'œuvre invisible - difficile à chiffrer précisément.

Les fameuses OQTF (obligations de quitter le territoire français) sont devenues le symbole de cette absurdité française. Toujours plus nombreuses (150 000 en 2025), elles ne concernent qu'en minorité des étrangers condamnés pour des délits et restent, pour la plupart, inappliquées. En multipliant les OQTF, le ministère de l'Intérieur organise de fait un immense no man's land administratif où survivent des centaines de milliers de personnes qui, souvent, travaillent et cotisent tout en restant prisonnières de la clandestinité. C'est dans cette zone grise qu'est tombé Souleymane, en CDI mais expulsable, dont « le Nouvel Obs » retrace le parcours hallucinant.

Début mai, François Ruffin a tenté de briser ce tabou. « Avec maladresse », reconnaîtra-t-il ensuite. Le député picard, candidat à la présidentielle, s'est déclaré opposé à « l'immigration de travail Une prise de position hautement inflammable à gauche. Ruffin défend une ligne singulière : favorable à la régularisation des sans-papiers déjà présents et occupant un emploi, il estime en revanche qu'il faut limiter l'arrivée de nouveaux travailleurs étrangers. Dans son viseur : le patronat et son recours à une main-d'œuvre immigrée bon marché. Hors de question, explique-t-il, de laisser le Medef - dont le président, Patrick

Martin, évoque des besoins massifs de recrutement - organiser l'importation de « 3,9 millions de salariés étrangers » d'ici à 2050. « Aux assises des Ehpad, j'ai entendu qu'il faudrait aller chercher de la main-d'œuvre en Afrique subsaharienne. Je suis contre la main-d'œuvre jetable, variable d'ajustement. Pour ces métiers, il faut construire un vrai statut, assurer des revenus. Vous verrez que postes trouveront preneur. » Sous-entendu : auprès des Français Ses propos lui ont aussitôt valu une volée de critiques dans son camp. Marine Tondelier l'a accusé de chasser sur les terres de l'extrême droite. Selon la patronne des Ecologistes, « l'immigration n'est pas le thème principal qui touche le quotidien Français », et le sujet serait surtout entretenu par « une grosse partie du système médiatique Une réaction qui n'a fait que renforcer la conviction de Ruffin : à gauche, lâche-t-il, « "immigration" est un mot interdit ».

LA GAUCHE ET SES CONTRADICTIONS

Même s'il défend une vision opposée à celle de Ruffin sur l'immigration de travail - qu'il juge à la fois « nécessaire » et « principal vecteur de l’intégration », Pascal Brice, ancien directeur de l'Office de Protection des Réfugiés et Apatrides (Ofpra), lui reconnaît « le mérite de porter le débat ». Avant de lancer un avertissement sévère au camp progressiste : « Une des raisons pour lesquelles la gauche est en train de sortir de l'histoire politique de ce pays, c'est son déni et son évitement sur l'immigration. » Didier Leschi, directeur de l'Office français de l'Immigration et de l'Intégration (Ofii), va plus loin. Inquiet des limites des capacités d'intégration dans un pays déjà sous tension, il accuse une partie des élites urbaines de fermer les yeux : « La bourgeoisie de gauche des s'accommode très bien de l'émergence d'une nouvelle classe "servante": le livreur de sushis à vélo en est la figure la plus visible. »

La gauche est-elle devenue aveugle sur l'immigration ? Ou prisonnière de ses contradictions ? Elle apparaît en tout cas profondément fracturée. La France insoumise (LFI) assume une ligne très ouverte. Dans « l'Avenir en commun », son programme, le mouvement défend un large octroi de titres de séjour pour les travailleurs sans papiers. Jean-Luc Mélenchon, qui fustigeait pourtant il y a quelques années « ceux qui organisent l'immigration [...l pour faire pression sur les salaires », le revendique : « Si je venais à gouverner, je commencerais par une vague de régularisations massive. » Une ligne non dénuée d'arrière-pensées électorales : elle permet aux insoumis de renforcer leur ancrage dans les quartiers populaires issus de l'immigration, devenus l'un des piliers de leur stratégie présidentielle. Dès lors, la sortie de Ruffin, leur ancien allié, ne pouvait provoquer qu'une explosion. Manuel Bompard a dénoncé une « dérive xénophobe », et Andy Kerbrat, député LFI de Loire-Atlantique, est allé jusqu'à accuser Ruffin de « troquer le rouge pour le brun ».

Chez les socialistes, l'immigration semble reléguée au second plan. Le parti parle peu, avance prudemment, comme s'il marchait sur un champ de mines. Boris Vallaud, patron des députés PS, plaide surtout pour « remettre de la cohérence dans un système devenu illisible après 118 réformes depuis 1945 ». Chargée du projet présidentiel du parti, l'eurodéputée Chloé Ridel défend quelques mesures ciblées : accorder un titre de séjour aux étrangers disposant d'un contrat de travail depuis au moins six mois, faciliter l'accès à la formation professionnelle des primo-arrivants ou piloter l'intégration par le biais d'un secrétariat d'Etat placé sous l'autorité du Premier ministre. Des propositions techniques, loin d'un grand tournant doctrinal. Raphaël Glucksmann, lui, assure ne pas vouloir « fuir le débat ». Il dévoilera ses premières propositions dans un livre fin mai. Constatant que les Français ont « l'impression de ne plus rien maîtriser », il commencera par les « consulter ».

À DROITE, SÉLECTION OU PRIORITÉ AUX FRANÇAIS

Si la question fracture la gauche, elle déchire tout autant la droite. Derrière les postures sécuritaires se dessinent en réalité trois droites différentes : les libéraux gestionnaires (Attal, Philippe), qui veulent continuer à faire tourner l'économie grâce aux immigrés ; les conservateurs identitaires (Retailleau), qui veulent réduire drastiquement leur nombre ; et le Rassemblement national (RN), qui entend transformer la nationalité en critère d'accès à l'emploi.

A Beauvau, la loi Darmanin de janvier 2024, censée faciliter la délivrance de titres de séjour pour les métiers en tension, n'a produit que peu d'effets. Bruno Retailleau, qui lui a succédé, a vite imposé sa doctrine. Dès janvier 2025, il enterre la circulaire Valls, qui permettait aux préfets de régulariser certains sans-papiers au cas par cas. Place au « tour de vis ». La durée minimale de présence pour espérer une régularisation grimpe jusqu'à sept ans pour certains. Les chiffres suivent : entre janvier et septembre 2025, les régularisations chutent de 42%. Les admissions pour motifs économiques de 54%. Retailleau s'en félicite. « L'immigration n'est pas une chance », martèle-t-il. Cette ligne est désormais le socle de sa campagne présidentielle. Face à lui, Gabriel Attal cherche un équilibre plus technocratique. Lui aussi s'est nettement durci à l'approche de 2027. Mais l'ex-Premier ministre refuse de couper le lien entre immigration et besoins économiques. « On a besoin d'une part d'immigration », répète-t-il. Sa solution : un système à points inspiré du modèle canadien, où les travailleurs étrangers seraient sélectionnés selon leur emploi, leur niveau de langue ou leur intégration. Attal défend aussi des quotas votés chaque année par le Parlement. Sa logique, baptisée « préférence travail », diffère toutefois profondément de celle de Retailleau : il ne s'agit pas de fermer la porte, mais de sélectionner davantage. Même position chez Edouard Philippe. Cet autre ancien Premier ministre cite volontiers l'Italie de Giorgia Meloni, qui a prévu d'autoriser, d'ici à 2028, l'entrée sur son territoire de 500 000 travailleurs étrangers. « Il faut assumer qu'on a besoin d'immigration parce que la population active se contracte », explique-t-il, sans pour autant plaider pour des régularisations massives comme se prépare à le faire le gouvernement socialiste espagnol (pour environ 500000 personnes, surtout originaires d'Amérique latine).

C'est précisément cette logique que le RN combat frontalement. Pour Jordan Bardella et Marine Le Pen, l'immigration de travail n'est en rien un impératif économique. Leur réponse tient en deux mots : préférence nationale. Le RN veut modifier la Constitution, par référendum, afin d'y inscrire la priorité aux Français dans l'emploi, inconstitutionnelle aujourd'hui. Bardella propose même d'interdire l'embauche d'un étranger si un candidat français existe « à compétences égales ». Les entreprises recrutant des travailleurs extra-européens seraient pénalisées par des cotisations patronales majorées. La nationalité deviendrait ainsi un critère d'accès au marché du travail.

Si l'extrême droite accédait au pouvoir, que deviendrait l'économie française ? Dans la dystopie « Sans eux » les essayistes Guillaume Hannezo, Hakim El Karoui et Thierry Pech imaginent une France de 2030 présidée par Philippe de Villiers. Face à la pénurie de main-d'œuvre étrangère, hauts fonctionnaires et grands patrons organisent des filières clandestines pour continuer à faire tourner le pays. Une fiction ?
A peine. Les auteurs n’ont fait que pousser jusqu’au bout la contradiction française d’aujourd’hui.

Matthieu ARON

La Nouvel Observateur n° 3219 du 21/05/2026 pages 18 et 19

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